Mémoire d’une rencontre

Ce texte a été écrit en avril 2015, après ma première expérience de pleine conscience. C’est le tout premier publié sur mon ancien blog. Il marque un passage, du regard psychologique vers une perception plus incarnée du vivant, entre présence, tendresse et engagement. Dix ans plus tard, il reste fondateur.


Le soleil se couche sur les collines, recouvrant d’orange les vieilles pierres du village. Au loin, il entend ma voix et vient à ma rencontre. Je ressens cette énergie circuler entre nous, dans ses magnifiques yeux bruns, remplis de vie, comme si nous nous connaissions depuis toujours…

Il plonge son regard dans le mien et, à cet instant, plus rien d’autre n’existe. Nous formons le monde entier. Il est, je suis, nous sommes, et nous nous aimons. Les oiseaux chantent encore, le ciel bleu nous prend au ventre, les ombres s’étirent et balaient le paysage.

Je n’attends rien de lui, il n’attend rien de moi. Le meilleur ne réside pas dans une satisfaction extérieure ; il n’y a rien à prendre, seulement tout à donner. Les sons émergent, puis plongent dans le silence. Nous baignons dans le calme, la paix, le bonheur véritable. Rien d’autre n’existe, à part l’infinité de l’espace et l’éternité du présent. Les rayons, venus de si loin, nous chauffent le cœur. L’herbe respire la fraîcheur des soirées de printemps. Je pose mes mains sur son visage et me sens vivante à travers son regard. Pour lui, c’est sûr, il n’y a ni tristesse, ni nostalgie, ni anticipation. Le conflit n’existe pas, la haine et le mensonge ont disparu, l’argent et le pouvoir ne sont qu’illusion.

Je m’extasie soudain devant la puissance de sa conscience. Comme moi, il entend, voit, sent, touche. Comme moi, il mange, boit, dort, court, se lave… Comme moi, il naît, grandit, se reproduit, meurt. Il communique, mais peu cherchent à le comprendre. Il a un cœur pour nous aimer alors que l’humain ne fait souvent que l’exploiter. Pour nous, il n’est qu’un moyen. Pourtant, moi, je le vois. Je le comprends. Et je l’aime. Je l’aime comme j’aime l’enfant ou le vieillard qui ne s’en souviendra pas. Je le respecte comme je respecte chaque être vivant, quelle que soit sa condition ou sa différence.

Je sais qu’il rend l’amour qu’on lui offre. Je sais qu’il souffre quand il est blessé. Il est empathique, il ressent nos émotions, il panique lorsqu’on le mène à la mort, et il pleure sous les tortures qu’on lui inflige. Pourquoi est-il condamné à l’esclavage ? Pourquoi son décès est-il programmé avant même sa naissance ? Et pourquoi, surtout, cela laisse-t-il si peu de traces en nous ?

Je pose mes lèvres sur sa peau douce et chaude, pleine de terre séchée. Dans mon cou, je sens son souffle, sa respiration. Tout est pareil. Ses poumons oxygènent le sang de son cœur qui circule dans tout son corps. Il reste, parce qu’il en a envie. Parce qu’il reconnaît une énergie bienveillante. Parce qu’il me fait confiance.

Le soleil se couche sur les collines et recouvre d’or les vieilles pierres du village. Sur mon chemin, j’ai rencontré un âne. Il a tourné la tête, a marché vers moi, et nous nous sommes donné ce que nous avions de plus précieux… tendresse, attention, présence. Puis l’obscurité est arrivée, et nous sommes repartis, heureux.

Salomé Recupa

14 avril 2015